2012 - Le Népal, région du Dolpo

 


Attention cet article n'est pas un « topo » ou un guide quelconque. C'est juste le retour d'expérience d'un trek qui nous a enthousiasmés.

 


"Il faudrait essayer d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple"

Jacques Prévert

 

 

 Sommaire :

 

 

1 - Généralité / Le trek en chiffres.

2 - Le récit du trek / Les étapes.

3 - La préparation.

4 - Le matériel, la composition et le poids des sacs.

 

 

 

1 - Généralité / Le trek en chiffres

 

Cartes :

  • Pour la région de Beni à Tarakot : "Guerrilla Trek with Dhorpatan Hunting Reserve" Ref : NS509
  • Pour la région du Dolpo : "Upper & Lower DOLPA" chez Pocket Map.

Ces deux cartes sont en vente à Katmandou dans le quartier de Thamel.

 

Notre trek, d'une durée 21 jours, se déroulait au nord ouest du Népal dans les régions de Beni et du Dolpo. Il se décomposait en deux parties. La première, peu connue, allait de Beni à Tarakot, la seconde consistait à faire le tour du Bas Dolpo par l'itinéraire classique. 

 

Le point culminant du trek était le Baga La à 5214m. Le dénivelé positif cumulé était de 16606m

 

Le Dolpo est limitrophe avec le Tibet. C'est sans doute la dernière région où subsistela culture tibétaine depuis que la Chine a annexé le Tibet en 1959. C'est encore une région reculée, plusieurs jours de marche, ou l'avion, étant nécessaires pour l'atteindre.

 

 

Cliquer sur les photos pour les agrandir...

 

 

Notre trek était du style « expédition ». Nous étions deux couples, nos amis chamoniards Muriel et Georges-Alain, et nous-même. L'équipe support était composée de 13 personnes au total : Un guide (le sirdar), un assistant guide, Shambuh, une « équipe cuisine » de quatre personnes et sept porteurs. Il doit être possible de le faire en autonomie pour des randonneurs très rustiques entrainés à porter des charges lourdes en haute altitude.

 

L'équipe cuisine nous a étonnés en nous préparant trois fois par jour, matin, midi et soir, de bons et copieux repas. La gentillesse, le dévouement des porteurs ont été en tous points remarquables. Shambuh a été l'homme clé de cette expédition, il a été le facilitateur et nous a permis de communiquer avec les népalais.

 

 

Les + de ce trek : Des paysages grandioses. Des contacts extraordinaires avec les népalais. Le faible coût de la vie. Le dépaysement total. Nous avons eu l'impression de remonter le temps.

 

Les - : La couverture sécurité. Topo et guides sommaires. (Personnellement, j'aurais tendance à ranger ces items plutôt avec les +)

 

  

 

Le récit du trek / Les étapes

 

1ère journée : Katmandou-Pokhara, (en avion) et Pokhara-Béni (en bus).

 

Nous quittons Katmandou, ses invraisemblables embouteillages et sa pollution, et nous nous posons environ une heure plus tard à Pokhara. L'équipe des porteurs nous y attend. Première surprise, je les trouve malingres, mal habillés, pas du tout les gaillards que j'imaginais.

L'agence a loué un bus. Après trois heures d'une mauvaise route, nous sommes à Beni, (850m) base des expéditions pour le Dhaulagiri. Beni ne présente aucun intérêt. Nous campons dans le jardin d'un hôtel.

Premier souci : Il nous manque un porteur et le guide ne trouve aucun candidat à Béni.

 



2ème journée : Beni / Dharapani

Altitude maxi : 1565m

Dénivelé cumulé positif : 550m

Dénivelé cumulé négatif : 40m

 

Réveil 6h30, départ 7h30 nous avait dit le sirdar. A 8h15, sacs, bidons, gamelles, matelas et toute la panoplie hétéroclite d'une expédition sont enfin chargés sur notre minibus. Nous partons sur une mauvaise piste qui nous amène en trois heures à Dharbang. La marche commence là, après la passerelle suspendue qui enjambe la rivière.

Tout le monde descend. Commencent de longues discussions entre porteurs sur la répartition des charges. Ils se plaignent, trouvent leur charge trop lourde. Nous sommes un peu dubitatifs devant ce spectacle, mais nous apprendrons plus tard que c'est le rituel de tout départ de trek.

Le sirdar arrive à trouver un porteur qui accepte de participer au trek à condition d'être payé plus en portant plus. Nous l'appellerons « le mercenaire ». Il parle peu, marche toujours devant, c'est un dur.

Après de laborieux compromis, les porteurs partent au fur et à mesure qu'ils sont prêts en empruntant la passerelle. Après quatre heures de marche facile nous arrivons dans le très joli village de Dharapani. L'équipe installe le campement : Une tente pour chaque couple, un tente WC, une tente pour les repas avec table et chaises, une tente pour la cuisine. Le luxe !

 

 

3ème journée : Dharapani / Lumsun

Altitude maxi : 2950m

Dénivelé cumulé positif : 945m

Dénivelé cumulé négatif : 335m

Durée : 7 heures

 

A l'aube, une force irrésistible me tire hors de mon duvet. Tout le monde dort encore. Le ciel est d'une pureté absolue alors que hier il était nuageux. Je comtemple, fasciné, le Dhaulagiri, formidable, au bout de la piste qui traverse le village. Son sommet (8167m) a déjà accroché les premiers rayons du soleil. Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai eu le coup foudre, que j'ai ressenti toute la magie de ce trek.

 

 

Dharapani au petit matin. Au loin le Dhaulagiri. Magique !


Après un copieux petit-déjeuner, nous suivons une belle piste qui longe des cultures. Mais en milieu de journée le doute s'installe... Certains porteurs paraissent exténués, d'autres ont disparu. Où sont-ils passés... Nous apprendrons au bivouac qu'ils ont fait comme tous les pauvres bougres du monde dès qu'ils ont un peu d'argent : ils ont « picolé ». Le guide en retrouve un en train de ronfler au bord de la piste. (Les porteurs reçoivent chaque jour un peu d'argent pour leurs repas).

  

Nous progressons lentement. En fin d'après-midi, nous devons nous arrêter à Lumsun, 400 mètres plus bas que prévu. Des porteurs arrivent deux heures et demi après nous, visiblement à bout de force, certains en titubant.

Grande discussion dans la soirée : Après à peine deux jours de marche, nous ne sommes déjà plus dans le programme. Nous avons de plus le sentiment qu'il y a eu erreur de casting chez les porteurs.

Deux solutions me viennent tout de suite à l'esprit : Plan A : Louer des mules, plan B : Alléger les charges et continuer le trek « à l'ancienne ».

Après de grands palabres, il s'avère qu'il est impossible de trouver des porteurs supplémentaires à Lumsun. Nous pouvons louer des mules mais au nombre de douze minimum ! Nous sommes dans l'impasse, nous demandons au guide :

  • Alors que fait-on ?

  • On « continou » traduit Shambuh avec son sympathique accent. Nous allons répartir les charges...

Ce soir-là, en me glissant dans mon duvet, j'ai un gros doute quant à la capacité de l'équipe à mener l'expédition à terme, mais cela ne me tracasse pas, je sais par expérience que dans ces pays tout fini toujours par s'arranger.

 

 

4ème journée : Lumsun / Gurjaghat

Altitude maxi : 2945m

Dénivelé cumulé positif : 1340m

Dénivelé cumulé négatif : 530m

Durée : 10 heures

 

Nous partons pour une longue étape. Nous devons en effet rattraper ce qui n' a pas été fait hier. Nous entrons tout de suite dans le dur en empruntant la piste abrupte qui mène au Jalja La à 3414m, (« La » veut dire col en népalais). Les porteurs les plus chargés progressent en moyenne de 200m de dénivelé à l'heure. Deux groupes se sont formés : Les quatre de l'équipe cuisine qui sont relativement peu chargés (30 à 40kg); généralement ils partent après nous et arrivent avant nous. Puis les porteurs que j'appelle les poids lourds. Ils progressent plus lentement en s'arrêtant toutes les vingt minutes environ.

J'observe leur comportement. Je vois que certains avancent difficilement. Ils s'arrêtent fréquemment, en nage, le souffle court. Je garde un œil sur le doyen de l'équipe, 60 ans, ce qui est beaucoup pour un porteur. Il a l'air chétif, c'est un Gurung, cette caste qui a longtemps alimenté les fières unités Gurkha de l'armée anglaise. Hier il était à l'agonie. Aujourd’hui, il a l'air d'aller un peu mieux. J'essaie de l'encourager par des clins d’œil et de petits gestes, mais il ne me voit pas, il est visiblement "au taquet ».

Mais tout ce petit monde arrive cahin-caha au Jalja La où la vue sur le massif des Dhaulagiri et des Annapurna est magnifique. Ensuite la piste est longue mais facile jusqu'à Gurjaghat.

 

 

 

 


5ème journée
: Gurjaghat / Bivouac après Syal Pake

Altitude maxi : 3040m

Dénivelé cumulé positif : 495m

Dénivelé cumulé négatif : 400m

Durée : 8h30

 

Nous appelons la vallée de Gurjaghat « OK Corral ». On se croirait dans le Montana. Mais la nuit a été froide. Au matin, l'extérieur mais aussi l'intérieur de la tente sont couverts de givre. Nous partons avec les doudounes, les mains dans les poches car le froid est vif. En début de matinée, alors que la campagne est encore blanche de givre, nous arrivons au bord d'une rivière. Nous hésitons à nous déchausser et à traverser comme l'ont fait les premiers porteurs. Je vois alors arriver mon Gurung. Je lui lance quelques mots d'encouragement, mais il ne me voit pas, ne m'entend pas. Il a le regard fixé sur le lit de la rivière. Sans hésiter, sans ralentir, il s'engage dans le courant, les chaussures au pied. Arrivé au milieu il s'arrête, donne l'impression d'être en difficulté. Je me dis qu'il va perdre l'équilibre et tomber dans l'eau glacée... Sur l'autre rive un porteur qui venait de remettre ses chaussures a vu la scène et entre dans l'eau pour l'aider.

 

Une heure après nous arrivons au gompa (monastère) de Chhentung. Il héberge de jeunes moines bouddhistes qui étudient la médecine chinoise traditionnelle. Sur une porte, un poster montre une cinquantaines de jeunes moines souriants. Ce sont ceux qui se sont immolés par le feu l'année dernière au Tibet dans l'indifférence générale...

 

En milieu de journée notre « mercenaire » se tord la cheville, diagnostic évident : entorse avec un hématome gros comme un œuf de pigeon. Il est évident que nous n'avons pas le choix : Plan A : Nous laissons le porteur ici avec de l'argent le temps que sa cheville aille mieux et nous nous répartissons la charge, plan B : Nous louons un cheval. Nous demandons :

  • Alors, que fait-on Shambuh ?

  • On « continou » répond-il. 

Shambuh, garçon intelligent, attachant, dévoué, l'homme clé du trek


Les bras m'en tombent. Georges-Alain passe de la pommade et pose un super strapping à notre « mercenaire ». Quelques instants plus tard, il s'accroupit, se passe la sangle sur le front et arrache sa charge de 50kg en grimaçant. Il part en serrant les dents et en boitant bas. En reprenant mon petit sac de 6kg, je me jure in petto de ne plus me plaindre pour au moins les cinq ans qui viennent.

Mon Gurung est toujours en queue du groupe mais il semble aller mieux. Dès que nous nous voyons nous nous envoyons notre petit coup de sifflet de reconnaissance.

 

Nous passons la nuit à proximité d'une ferme isolée. Nous découvrons l'habitat de ces régions reculées du Népal. Les maisons sont en pierres sèches, le sol de la pièce à vivre en terre battue. Un trou dans le sol avec trois grosses pierres sert de foyer. Le feu de bois dégage une fumée qui n'a pas l'air d'insupporter les habitants alors qu'elle nous pique les yeux. Tout se fait accroupi : les soins pour les enfants, la cuisine. Les gens sont assis par terre sur une natte ou sur un petit tabouret de 10 cm de haut. J'observe la jeune maman qui verse un peu d'eau dans la cendre au coin du foyer. Elle passe ensuite cette espèce de boue sur sa casserole pour en faciliter le nettoyage.

 

 

 

 

6ème journée : Bivouac après Syal Pake / Thankur

Altitude maxi : 3215m

Dénivelé cumulé positif : 995m

Dénivelé cumulé négatif : 810m

Durée : 8h15

 

6H30, réveil. Raclements de gorges, expectorations, crachats chez les porteurs. Petit déjeuner copieux pour nous : Œufs sur le plat, parfois des crêpes, porridge, café, chocolat, je suis scié par la prestation de l'équipe cuisine !

 

7h30, départ, on monte, on descend, on franchit des cols, on remonte des vallées...

Pour la première fois, je me dis que les porteurs vont peut-être finir le trek. L'ambiance est devenue excellente. Nous nous interpellons, les vannes fusent entre le groupe des cuistots et les poids lourds. Pour la première fois, mon Gurung a la banane. Lors d'une pause, je m'assois à coté de lui et lui serre le bras. Il me serre le bras. Je vous jure qu'il se passe plus de chose dans ce contact que dans tous les séminaires sur la communication que j'ai pu suivre dans l'industrie. Je voudrais pouvoir lui parler, lui dire que moi aussi, dans une autre vie, j'en ai bavé à mort avec un sac sur le dos...

Le soir nous arrivons dans une ferme tenue par des Biswokarma, une basse caste. L'accueil est excellent, les porteurs boivent le tchang, un breuvage faiblement alcoolisé obtenu par la fermentation du riz ou du millet. Nous chantons, ils se marrent, nous sommes bien.

 

 

7ème journée : Thankur / Pelma

Altitude maxi : 2485m

Dénivelé cumulé positif : 660m

Dénivelé cumulé négatif : 1390m

Durée :

 

Les paysages sont différents chaque jour. Aujourd'hui nous commençons par une longue descente en forêt, suivie d'une remontée sévère. Puis nous longeons une ligne de crête. Nous nous arrêtons aux fermes de Kayem pour le déjeuner. Les habitants sont obligés d'aller chercher l'eau dans le torrent 300m (de dénivelé) plus bas. Chaque midi, (sauf pour les grandes étapes) l'équipe cuistot installe tout son matériel pour nous préparer un repas chaud.

 

En fin d'après midi nous arrivons au village de Pelma qui est assez étendu et oh, surprise, le guest house a l'électricité. Les gens, en particulier les enfants, sont incroyablement crasseux. Nous nous installons dans ce qui ressemble à une école. Malgré des soins attentifs, j'ai les mains et les pieds explosés par des crevasses. Je passe donc du temps à me les laver, sécher, pommader. Une dizaine d'enfants m'entourent et me regardent en silence. Je lis dans leur yeux la perplexité, l'incompréhension, le doute. Eux sont pieds nus. Puis je masse les épaules endolories de Dominique. Alors là c'est l'éclat de rire général, et ils se mettent à se masser entre eux.

 

 

8ème journée : Pelma / Dhule

Altitude maxi : 3300m

Dénivelé cumulé positif : 1350m

Dénivelé cumulé négatif : 570m

Durée : 8 heures

 

Nous descendons dans la vallée, franchissons la rivière et remontons sur le versant opposé. C'est çà le Népal. Nous arrivons au village de Amakha avec les premiers rayons du soleil. Nous discutons avec les habitants. Ces népalais me touchent un peu plus chaque jour. Ils travaillent dur, ne se plaignent jamais, leurs conditions de vie sont extrêmement dures, et pourtant ils ont l'air heureux. Quelle leçon ! Nous arrivons le soir un peu fatigués et un peu inquiets car ce devait être une journée facile, alors que demain est annoncé comme difficile... 

 

 

9ème journée : Dhule / Crête au-dessus de la Saure Khola

Altitude maxi : 4280m

Dénivelé cumulé positif : 1475m

Dénivelé cumulé négatif : 475m

Durée : 8h30

 

Après une montée sur 700m environ, nous suivons une crête dans un paysage alpin. De nombreux gypaètes nous survolent à moins de vingt mètres. Nous passons le col de Nautale Bhan Jyan à 3900m pour descendre dans une vallée perdue. Nous allons la suivre longtemps avant d'attaquer la montée vers le col. Nous marchons doucement, à l'économie. Nous franchissons les 4000m en nous congratulant. Le bivouac est installé à 4280M à proximité d'un petit lac. Cette journée a été éprouvante mais nous sommes heureux de constater que la marche à cette altitude ne nous pose pas de problème.

 

Je vais faire le plein de nos bouteilles d'eau au jerrican que les porteurs viennent de remplir dans le petit ruisseau qui coule au milieu du campement. Je vois que de petits têtards bien vigoureux se sont invités dans ma bouteille. Le porteur me fait un signe qui signifie, « ne t'en fais pas » et nous recommençons l'opération avec une passoire...

 

Demain, dure journée...

 

  

10ème journée : Crête au-dessus de la Saure Khola / Tarakot

Altitude maxi : 4400m

Dénivelé cumulé positif : 760m

Dénivelé cumulé négatif : 2700m

Durée : 11 heures

 

La journée s'annonce longue. A cinq heures nous sommes debouts. Il fait un froid de gueux. L'eau des bouteilles a gelé à l'intérieur des tentes. Le ciel est magnifique.

  • Shambuh, tu n'as pas froid ? Il ne porte qu'une chemise et un blouson léger...

  • Un « pou »...

A un porteur je demande : « Cold ? » Il n'a qu'un tee-shirt et une mauvaise chemise. Il s'est entouré la tête avec un cache-nez. Il hoche la tête en souriant. Je le prends dans mes bras et lui frictionne le dos de toutes mes forces.

Les poids lourds partent alors que le jour n'est pas encore levé. Nous-même démarrons à la pointe du jour. Tous les petits ruisseaux qui descendent du col ont gelé pendant la nuit. Il faut être prudent en les franchissant. Le sirdar taille des marches au piolet pour les passages les plus délicats. Nous arrivons facilement au col, à 4400M et nous entamons la longue descente vers Tarakot. Nous sommes dans le Dolpo.

Notre topo indique que nous devrions bivouaquer au plus haut du village. Mais le « cook », le cuistot, souhaite descendre. Les 700m de dénivellé restant sont pénibles. Mon Gurung est en difficulté. Je lui prête un de mes bâtons de marche. Il ne me regarde pas, c'est mauvais signe. Lorsque, enfin, nous posons nos sacs, la montre indique 2700m de dénivelé négatif dans la journée. Tout le monde est fatigué. J'admire le comportement de nos épouses. Mais la grogne s'est installée chez les porteurs. Le mercenaire veut une augmentation sinon il arrête. Le Gurung jette l'éponge. Sans un mot il me tend mon bâton de marche. Je lui fait signe qu'il peut le garder. Il secoue la tête. Il est cramé, vidé, il est allé au bout. Il s'est mis à l'écart du groupe. Demain, tout seul, il devra marcher plusieurs jours pour trouver un bus qui le ramènera à Katmandou.

 

Les problèmes s'accumulent : Nous n'avons plus assez de kérosène pour terminer le trek. Impossible également de trouver un porteur pour remplacer le gurung. Il faut réapprovisionner en riz. Nous lancer sur le tour du Dolpo par Dho Tarap comme prévu nous paraît donc hasardeux. L'équipement des porteurs nous inquiète également. Il nous paraît insuffisant pour passer les cols à plus de 5000m qui nous attendent.

 

Après une nuit de cogitation, Georges-Alain propose la seule option raisonnable. Nous décidons de changer de programme et de partir sur le tour par l'ouest, ce qui nous fait arriver à Dunaï demain. Dunaï est le chef de district du Dolpo, nous sommes sûrs d'y trouver ce qui nous manque. Notre objectif est le Baga La à 5200m. Nous le tenterons seuls en laissant les porteurs au « high camp » à 4800M.

 

 

 

 

11ème journée : Tarakot, jour de repos

 

Nous décidons de nous accorder une journée de repos. Elle sera consacrée à la lessive et à la visite de Tarakot. Les porteurs sont tout heureux. Oubliée la fatigue de la veille. Aujourd'hui est un autre jour. Ils organisent des jeux d'adresse, de force, et nous préparent un super repas.

 

Nous remontons tranquillement visiter le village. C'est en fait un ensemble de petits hameaux médiévaux étalés sur 700m de dénivelé. Jusqu'au 18ème siècle, avant que les différents petits états de la région ne soient unifiés par Prithivi Nârâyan Shâh pour donner l'actuel Népal, Tarakot était la capitale du royaume de Tichu-Rong (en tibétain : vallée des eaux parfumée). Ses habitants l'appellent toujours Dzong (la forteresse). De petits sentiers relient les groupes de maisons en serpentant entre les terrasses où sont cultivés le millet, les pommes de terre, les lentilles, le maïs. Nous discutons avec les habitants, Shambuh traduit. Plusieurs personnes âgées viennent se faire soigner. Nous faisons de notre mieux. Je sympathise avec un vieux monsieur (il a mon âge...). Il nous raconte sa vie, l'hiver, la neige, ses expéditions vers le Tibet pour aller chercher le sel.

  • J'ai eu six enfants, nous dit-il, quatre fils et deux filles

  • Félicitation, c'est super, ils sont restés à Tarakot ?

  • Les filles oui, les quatre garçons sont morts avant l'âge de cinq ans...

 

12ème journée : Tarakot / Dunaï

Altitude maxi : 2065m

Dénivelé cumulé positif : 265m

Dénivelé cumulé négatif : 485m

Durée : 5 heures

 

Rejoindre Dunaï est une promenade de santé. Mais, peu après notre départ, notre mercenaire se tord de nouveau la cheville sur un passage pourtant facile. Nous lui expliquons via Shambuh qu'il faut qu'il arrête de solliciter sa cheville blessée sinon il risque d'avoir de sérieuses séquelles. Le sirdar lui prend sa charge et lui donne son sac à dos. Il rejoindra Dunaï en boitant. C'est terminé pour lui.

 

Bien qu'elle soit située à plusieurs jours de marche de la première piste carrossable, Dunaï est une petite bourgade avec l'électricité, les antennes satellites et tout et tout. L'aérodrome de Juphal est à cinq heures de marche. La rue principale est une suite de petites boutiques. Nous campons au Blue Sheep. Une expédition internationale y arrive en même temps que nous. Elle rentre de 21 jours dans le haut Dolpo. 12 clients, 17 mules, 10 porteurs. Une tente par membre de l'expédition. Le responsable est anglais. Tout a l'air bien organisé. Nous discutons avec un français sympathique vivant aux US. Ils sont ravis par leur trek. Nous lui demandons le prix pour une telle logistique : 5000 US dollars, waouh ! Ils déjeuneront tout de même par terre alors que nous serons confortablement installés à table.

 

 Caravanier  (Sherpah tibétain)

 

 

13ème journée : Dunaï / Cheppka

Altitude maxi :

Dénivelé cumulé positif : 865m

Dénivelé cumulé négatif : 255m

Durée : 7h30

 

En traversant Dunaï qui s'éveille, nous entamons la deuxième partie du trek qui consiste à suivre le GHT le « Great Himalaya Trail » qui pénètre au cœur du Dolpo. La piste suit le fond d'une vallée encaissée en s’élevant de façon irrégulière. Au pied des falaises coule un torrent tumultueux. Nous avons un nouveau porteur et le cook a fait les pleins de riz, d’œufs, de kérosène et de vivres frais.

Nous campons à Cheppka. Cette vallée profonde est austère. Le village ne voit le soleil que de 10h30 à 14h30.

 

 

14ème journée : Cheppka / Rike

Altitude maxi : 3290m

Dénivelé cumulé positif : 985m

Dénivelé cumulé négatif : 320

Durée : 8 heures

 

Cette remontée de vallée, bien que très jolie, nous paraît longue. Nous déjeunons à Renchi où nous faisons connaissance avec un étonnant couple d'anglais. Ce sont les seuls randonneurs rencontrés durant notre trek. Very british, ils sont en train de prendre le thé. Lui a 69 ans, elle 60. Ils sont partis pour un trek de... cinquante jours ! Ils nous donnent des informations sur le « high camp » à 4800m.

 

Je montre à Muriel comment se moucher avec les doigts, mais elle a du mal. Voulez-vous que je vous dise, les chamoniardes ne sont plus ce qu'elles étaient...

 

Nous bivouaquons à Rike, très joli village que nous découvrons après avoir passé un col décoré des traditionnels drapeaux de prière. Les enfants viennent nous voir. Georges-Alain sort l'arme secrète : Les ballons de baudruche gonflables. C'est aussitôt la fête chez les marmots.

 

 

 

15ème journée : Rike / « Base camp »

Altitude maxi : 4045m

Dénivelé cumulé positif : 815m

Dénivelé cumulé négatif : 65m

Durée : 4 heures

 

Nous attaquons par une rampe très raide. Sollicités à froid, nos muscles et articulations manifestent leur mécontentement. En milieu de matinée nous arrivons au lieu dit Yakkharka où une caravane de yak se prépare au départ. Les gestes pour bâter la quarantaine de bêtes sont les mêmes depuis des siècles. Les caravaniers sont des sherpas tibétains, ils ressemblent à des tartares. Certains sont à cheval, d'autres à pied. Ils ont du mal à maintenir les yaks sur la piste car les bêtes s'écartent sans cesse pour brouter les maigres buissons. Les enfant courent à toute vitesse et ramènent les égarés en leur lançant des pierres à toute volée. Les hommes à pied utilisent une longue fronde qui claque comme un fouet. Les cailloux, de bonne taille, sont projetés à plus de cent mètres. Rien qu'en entendant le claquement de la fronde, les yaks récalcitrants reviennent dans le rang. Quel spectacle !

 

Nous arrivons au « base camp » en début d'après midi. Le campement est installé. Les discussions vont bon train. Nous discutons de sujets futiles comme l'élection présidentielle américaine, le projet de constitution au Népal, mais, à 16h35, la nouvelle tombe, terrible : Nous n'avons plus de PQ... Cela nous ramène à la dure réalité. Dominique, spontanément, passe un savon au sirdar. Elle est comme ça ma Douce, elle veut bien bivouaquer à 4700, marcher dix heures, mais sur les sujets existentiels, elle ne badine pas. Le premier moment de stupeur passé, les idées fusent sur le mode opératoire à adopter. Il n'y a pas de feuilles d'arbres, l'idée des racines est rejetée. Ayant vécu dans des pays musulmans nous proposons la bassine d'eau dans la tente WC. Mais la polémique s'installe : Est-ce avec la main droite ou avec la main gauche ?

Après le repas du soir pour l'habituel briefing, nous sommes étonnés de ne pas voir le sirdar. Shambuh nous dit qu'il est parti à Phoksundo chercher du papier hygiénique. Nous sommes consternés. Il nous faudrait 10 heures de marche... Le sirdar et un porteur en mettront cinq dont trois de nuit...

 

16ème journée : « Base camp » / « High camp »

Altitude maxi : 4810m

Dénivelé cumulé positif : 805m

Dénivelé cumulé négatif : 150m

Durée : 4h15

 

Nous ne sommes pas trop perturbés par l'altitude. Nous devons toutefois ménager nos efforts. Nous décidons de camper à 4685m dans un endroit qui nous paraît propice, proche d'un ruisseau. Je décide de monter à l'endroit prévu initialement en allongeant la foulée. Effectivement, il n'y a pas d'eau. Je m'assois sur une pierre et regarde ma montre alti : 4810m, je suis au niveau du Mt Blanc, le soleil est magnifique, la température doit être de 10° environ. Je déguste doucement ce moment de bonheur.

Durant la journée, plusieurs caravanes de yaks montent par la piste qui passe à environ 150m de nos tentes.

 

Tous les soirs le cook prépare des soupes délicieuses qui sont fort appréciées. L'inconvénient est que cela nous oblige à nous lever la nuit. Trois heures, je ne pourrai pas tenir jusqu'au matin, il faut que je me lève. Enfiler les chaussures avec mes crevasses au talon n'est pas une partie de plaisir, je sors donc en chaussettes et sous-vêtements. La nuit est noire et glaciale (-15°). Quelques pas et je pisse, le nez dans les étoiles. Je n'ai jamais vu un ciel comme cela, pourtant j'en ai contemplés pendant les grandes traversées sur l'Oie Sauvage... Le baudrier d'Orion, sans doute la plus belle constellation de l'hémisphère nord, est à portée de main. Sirius brille de mille feux. Je grelotte ce qui me fait uriner en zigzag. J'essaie de tenir le plus longtemps possible. Je me dis : regarde, regarde, reste encore, tu ne reverras peut-être jamais plus un ciel comme celui-là. Je tiens peut-être vingt secondes et plonge avec délice dans mon duvet douillet. Nous ne dormons pas très bien. L'altitude sans doute.

 

 

 

17ème journée : « High camp » / Baga-La / Yakharta

Altitude maxi : 5214m

Dénivelé cumulé positif : 395m

Dénivelé cumulé négatif : 1375m

Durée : 5 heures

 

Aujourd'hui nous devons atteindre le point culminant du trek. Comme prévu, nous laissons les tentes montées et les porteurs au « high camp ». Seuls le sirdar et Shambuh nous accompagnent. Nous montons doucement, à l'économie. A 5000m nous faisons une pause histoire de savourer. Nous arrivons au col sans problème. Nous sacrifions à la tradition en mettant un caillou sur le gros cairn décoré des drapeaux de prière. Le Baga La est l'un des deux verrous du tour du Dolpo. L'autre est le Numa La à 5238m. Le soleil vient d'apparaître mais il fait froid. Nous attrapons une onglée en prenant les photos souvenir. Le paysage n'est pas extraordinaire. Nous redescendons.

Nous campons 1300m plus bas à proximité d'une maison isolée tenu par une dame qui vit seule avec un enfant. Elle a été Sherpa-ni, c'est à dire porteur. Ces femmes porteurs (elles ne sont pas rares) m'inspirent le plus grand respect. Avant son mari vivait ici. Chaque année il se rendait au Tibet, à trois jours de cheval pour acheter les biens de première nécessité. Les pistes passent par les grands cols enneigés à plus de 6000m d'altitude. Elle est maintenant séparée de son mari et gère seule sa maison qui fait office de relais pour les caravanes de yaks et les trekkeurs. Devant l'entrée un alambic au feu de bois distille doucement de l'alcool de riz que les porteurs appellent « népali tea ». Elle nous explique qu'il y a des « tigers » dans le coin, des léopards des neiges. C'est un problème pour le bétail, mais il n'attaque pas l'homme nous dit-elle. 

 

 

18ème journée : Yakkharka / Ringmo, lac de Phoksundo

Altitude maxi : 3575m

Dénivelé cumulé positif : 265m

Dénivelé cumulé négatif : 435m

Durée : 2h30

 

La piste à flanc de montagne qui mène à Phoksundo est magnifique, très aérienne. Soudain, à environ deux kilomètres du campement, mon regard tombe sur les superbes traces d'un grand fauve. Il s'agit sans aucun doute possible du mythique léopard des neiges, l'un des plus beaux félins du monde. Elles sont parfaitement visibles dans cette poussière qui ressemble à de la farine. Nous les suivons sur près d'un kilomètre. Le superbe animal nous observe sans doute des barres rocheuses inaccessibles qui surplombent la piste. Pour en savoir plus sur le léopard des neiges :

 

http://www.dinosoria.com/pantheres.htm

 

Nous arrivons en fin de matinée à Ringmo, sans doute le plus beau village du Dolpo. Il règne une atmosphère très particulière dans ce village et ses abords. Difficile de définir pourquoi. Il a longtemps été un haut lieu de la spiritualité tibétaine. Partout des drapeaux de prière claquent au vent. De nombreux chortens (lieux de prières) sont visibles à l'entrée du village et sur tous les points hauts. Nous passons devant un amas de grosses pierres plates sur lesquelles sont gravées des prières bouddhistes. Trois fillettes reviennent de la forêt courbées sous des fagots plus grands qu'elles. Une vieille femme défèque sur la piste sans se soucier de nous. Elle se relève et continue son chemin sans le moindre geste d'hygiène. Étrange sensation.

 

Nous campons sur le toit des maisons. Pour y accéder nous devons grimper à l'échelle traditionnelle faite d'un tronc d'arbre dans lequel on a taillé des marches. Phoksundo est le nom du lac, et Ringmo le nom du village situé à quelques centaines de mètres.

 

 

19ème journée : Ringmo, lac de Phoksundo / Journée de repos

Altitude maxi :

 

Nous allons passer cette journée de repos à rencontrer les habitants, à les regarder vivre. Nous avons l’impression d'être au moyen-âge. Sur le toit des maisons les femmes séparent le grain de l'ivraie. On entend le bruit des fléaux qui battent le millet. Je cherche ce qui m'interpelle dans ces villages. En fait je crois que c'est cette notion d'équilibre que nous y trouvons, équilibre perdu dans nos sociétés occidentales depuis des décennies. Gandhi et Lao Tseu ont dit que le milieu rural est le cadre naturel du bonheur. Ce n'est bien sûr plus qu'une utopie, mais quand même... Certes la vie est dure, mais il n'y a pas d'exclu, pas d'inégalité sociale trop marquée, les handicapés restent dans les familles, les vieux s'éteignent doucement au coin du feu. Tout le monde a du travail...

 

Ringmo est le village star du Dolpo. Le film « Himalaya, naissance d'un chef » y a été tourné. C'est le lieu incontournable pour tout trek au Dolpo. Les habitants voient d'année en année arriver de plus en plus d'occidentaux. Le rapport avec les habitants n'est pas aussi chaleureux que dans les villages que nous avons visités jusqu'ici.

 

 

 


20ème journée
: Ringmo / Cheppka

Altitude maxi : 2655m

Dénivelé cumulé positif : 470m

Dénivelé cumulé négatif : 1375m

Durée : 8h00

 

La vue au départ de cette belle piste de montagne est magnifique, mais inexorablement nous descendons dans la vallée qui nous paraît inhospitalière. La piste est longue qui nous mène à Cheppka.

 

 

21ème journée : Cheppka / Dunaï

Altitude maxi : 2075m

Dénivelé cumulé positif : 275m

Dénivel cumulée négatif : 820m

Durée : 5h00

 

Cette vallée de la Suli Khola n'en finit plus. Le soleil ne se montre pas avant 11h00. Et puis nous sommes en « mode retour ». Nous commençons à fantasmer sur un steak saignant ou sur une choucroute garnie. A Dunaï, c'est la fête des lumières (Diwali). Quelques groupes locaux chantent en dansant dans la rue.

 

 

22ème journée : Dunaï / Juphal

Altitude maxi : 2075m

Dénivelé cumulé positif : 495m

Dénivelé cumulé négatif : 110m

Durée : 4h00

 

La piste suit la rivière en perdant doucement de l'altitude. Le guide nous montre un petit village 400m au-dessus de la piste : Juphal, l'aérodrome. Nous croyons à une blague, quoi ! Ce minuscule village accroché à la montagne, un aérodrome...

C'est notre dernière soirée. Le cook s'est surpassé. Nous mangeons tous ensemble. Puis nous chantons et nous dansons dans la cour du lodge où nous campons. Pleins d'ondes positives !

Les porteurs mettront six jours pour rejoindre Katmandou à pied...


 

 

23ème journée : Juphal / Katmandou :

Nous sommes à 7h30 à la porte de la piste pour un décollage à 11h30. L'ambiance est indescriptible. La salle d'embarquement ressemble à une cage à poule avec son banc en bois et son grillage. Enfin le petit avion (17 places) met les gaz sur la piste en terre battue et quitte le sol environ cent mètres avant le précipice.

Il n'y a pas de vol direct Juphal, Katmandou. Nous avons une escale à Népalgunj au sud, près de la frontière indienne.

 

Le soir à Katmandou, dans le sympathique quartier Thamel, nous sommes au Steak House (je vous le recommande) attablés devant un superbe filet de boeuf. C'est terminé.

 

 

Nous reviendrons ! 



16/12/2012
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